Isabelle de Majorque

Les mésaventures d’une reine.

Il y a peu, les médias français nous ont abondamment abreuvés de la royale visite de Charles
III. Ses allées et venues entre Paris, Versailles et Bordeaux, les toilettes, menus, discours, petits mots
et autres anecdotes ont fait la Une des médias. Bref, de quoi alimenter les conversations et oublier
un instant les tracas de la vie ! Ce que l’on ignore et c’est une exclusivité du M@G, c’est qu’une reine
est venue à Gallargues, y a séjourné pendant onze ans, y est morte et y est probablement enterrée.
Ceci n’est pas une galéjade ! Voici comment tout cela s’est passé.
Il y a bien longtemps, au XIVe siècle, dans un Moyen-âge agité par de nombreuses guerres et
épidémies, sous prétexte d’unions matrimoniales et d’héritages, les Puissants, de France,
d’Angleterre ou d’Aragon se disputent les territoires. L’an 1349, en Languedoc, Jacques III de
Majorque a vendu le comté de Montpellier pour 120 000 écus d’or au roi de France Philippe VI. En
effet, depuis 1343, Jacques a grand besoin d’argent pour soutenir la guerre contre son beau-frère,
Pierre IV d’Aragon qui l’a chassé de son royaume insulaire. C’est ici qu’apparait notre future reine.
Isabelle de Majorque est la fille de Jacques III et de Constance, sœur de Pierre IV d'Aragon.
Née vers 1337, elle est à peine âgée d’une douzaine d’années lorsque son père vend Montpellier et
qu’il est tué à la bataille de Llucmajor, dans les Baléares, en essayant de reconquérir son royaume.
Isabelle, son frère Jacques, et Yolande de Vilaragut, seconde épouse de son père sont emmenés en
captivité par Pierre IV à Játiva, près de Valencia. Pour le roi d’Aragon, la prise est bonne car il tient à
sa merci les prétendants éventuels au trône de Majorque. En 1353, le roi de France, Jean le Bon
négocie la libération de Yolande en la mariant avec un prince de ses proches. Puis Isabelle épouse à
Montpellier, le 4 septembre 1358, Jean II, marquis de Montferrat, du Piémont italien. Ne cherchez
pas l’amour dans tout cela ! Son frère Jacques, enfermé à Barcelone a réussi à s’enfuir en 1362. Avec
Isabelle, devenue veuve, qui l’a rejoint, il s’efforcera, en vain, de reconquérir son royaume. Jacques
meurt à Soria, en Castille, en 1375 après avoir cédé à sa sœur ses droits sur les Baléares. Le sceau
d’Isabelle porte alors l’inscription « Regina maioricarum » mais, ses prétentions au royaume se
limiteront à ce cachet de cire bien fragile. Pour ajouter encore un peu plus de piment à la vie
mouvementée d’Isabelle, les chroniques nous apprennent qu’à son veuvage en 1372, elle épouse
secrètement le chevalier allemand Konrad Von Reichach.
A cette époque Isabelle réside à Paris et réclame au roi de France le solde toujours impayé du
prix de Montpellier. En compensation, ce dernier lui donne le comté de Pézenas et 1500 livres de
rente qui ne seront jamais payées. C’est à cette occasion qu’elle passe à Lunel revenant de Pézenas
et se voit offrir un tonneau de vin par les Pescalunes qui assurent par ailleurs le charroi de ses
toilettes.
Profitant du passage du roi Charles VI à Montpellier, Isabelle lui présente à nouveau ses
réclamations. Enfin, le 13 septembre 1395, « considérant son grand et ancien âge » et les services de
son feu père, le roi lui accorde la somme de 5000 livres d’or plus, le château et châtellenie de
Gallargues avec une rente de 1200 livres tournois assise sa vie durant sur les revenus du dit château
qui appartenait à la couronne depuis Philippe le Bel. Le roi ordonne au sénéchal de Nîmes de « le
faire réparer et mettre en état convenable ». De son côté, Isabelle pourra nommer « homme
suffisant qui sera né et bienveillant, de notre royaume et non d’autre lieu, lequel nous commettrons
par nos lettres à la garde dudit chastel et fera serment […] à l’honneur et proufit de nous et de mon
dit royaume».

Jusqu’à ce jour, je pensai qu’Isabelle s’était contentée de percevoir les revenus de la
seigneurie. Agée de soixante-deux ans, décrite comme une personne de grande taille, elle va donc
résider désormais dans notre village dans une demeure dont elle peut certes choisir le gardien agréé
cependant par le roi… Cela ressemble fort à une résidence surveillée ! Gallargues est alors
relativement important puisqu’au dénombrement de 1384, il compte 30 feux fiscaux, comparé à
Aigues-Vives, 10 feux, Aubais, 5 feux. Par contre Lunel, siège de la baronnie, comptait 362 feux.
Quelle sera la vie gallarguoise d’Isabelle, « reine » n’ayant jamais régné, femme ballotée au milieu
des intrigues et guerres de pouvoir, emprisonnée puis étroitement surveillée, mariée selon les
intérêts des puissants ? Nous ne le savons pas.
Le 31 juillet 1407, le roi Martin d’Aragon, comte des Baléares, envoie un courrier secret aux
officiers de Perpignan indiquant qu’on l’a informé du décès à Gallargues, à une lieue de Lunel, de
l’Infante de Majorque « pagant lo deute a natura », et de se renseigner discrètement sur l’existence
éventuelle d’un testament. Isabelle est en effet décédée le 29 décembre 1406 après avoir dicté son
testament enregistré sur parchemin et scellé de son sceau de cire rouge. Ce testament va faire
l’objet de contestations par le roi d’Aragon représenté par Pere Venys, qui déclare que le parchemin
a été gratté, le sceau rompu et que des voleurs s’en seraient emparés. Le procès devant la cour de
justice du Petit Scel de Montpellier présidé par Urbain de Grimoard, conseiller du roi, dure encore en
1415. Nous n’en connaissons pas l’issue et sommes toujours à la recherche du fameux testament.
S’il est maintenant clairement établi qu’Isabelle « reine » de Majorque a bien vécu sur notre
colline, reste à préciser son lieu de résidence. La donation indique le château. Serait-ce alors le vieux
« château du Roi » situé à l’ouest de la tour royale et dont il ne reste que peu de choses ? Une autre
possibilité me séduit, celle de la maison médiévale, dite de « l’Hôpital des Pauvres ». Les spécialistes
estiment sa construction au XIVe siècle avec l’ajout d’une baie rectangulaire au XVe. Il me semble,
mais c’est une simple supposition, que cette belle demeure aux fenêtres géminées, l’une d’elles
ornée de fleurs de lis, conviendrait mieux à cette royale locataire. Quant à son lieu de sépulture,
deux possibilités s’offrent encore: soit la chapelle castrale dédiée à Notre Dame, pourvue d’un petit
cimetière, et située derrière la tour, sous les maisons modernes; soit l’église paroissiale Saint Martin.
Isabelle repose-t-elle toujours à Gallargues, rien n’est moins sûr. Plus tard, son corps a pu être
transféré dans une des sépultures familiales, à Montpellier ou à Perpignan.
Cet article a été rédigé grâce aux échanges entretenus depuis plusieurs mois avec le
professeur Mas de l’Université des Baléares.
Sources : Archives nationales, Archives de la Couronne d’Aragon, archives de Lunel…
Bernard Atger